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Dimanche 25 octobre 2009 7 25 /10 /2009 22:34
Au cours du processus créatif lorsque l' on parvient à la phase de convergence, une véritable chape de plomb peut venir s'abattre sur le groupe avec un processus de convergence parfois poussif, long et fastidieux. : reclasser les idées par famille ( "clusterisation" dans le jargon franglais des fans du CPS).
Cette phase est particulièrement difficile: certes , elle permet au groupe de se réapproprier l'ensemble de la production, l'oblige à faire un exercice de synthèse, mais ce reclassement prend beaucoup de temps, et l'énergie du groupe retombe bien souvent dans cette phase là – Beaucoup de participants, notamment les plus imaginatifs laissent 2 à 3 « leaders»  plus "adaptateurs" réaliser cette opération.
Vient ensuite le temps de la sélection :
sélectionner les idées à partir de critères prédéfinis pour rationnaliser des choix d' idées valant le coup d'être développées.( par exemple en utlisant le grille EOFC ( Efficacité – Originalité – Faisabilité - Cohérence) 

Il arrive bien souvent, en fin de cette sélection, que le groupe soit démobilisé totalement, et quand vient le temps de créer des binômes ou trinômes pour développer les idées, créer des fiches concepts, mobiliser l'énergie en fin de parcours devient un exploit -
Comment maintenir le feu sacré du groupe jusqu'au bout?
Pourqoi le processus de convergence se doit-il d'être si fastidieux? Pourquoi de pas continuer à nous appuyer, lors de cette période, sur  deux des ressorts clefs de la créativité  : passion et intuition.

La sélection "affective"

De plus en plus, j'utilise le procédé de la « sélection coup de coeur ».
La consigne est simple et claire: je demande à chacun de choisir les idées qui, pour eux , seraient les plus magiques à leurs yeux, celles qui ont une étincelle de génie en elles, celles qu'ils « sentent » bien, peu importe pourquoi , celles qui les feraient rêver, les plus « fun » , les plus aspirationnelles, celles pour lesquelles ils seraient prêts à mettre de l'énergie pour continuer à les peaufiner – Je leur demande expressément de ne pas être trop focaliser sur la faisabilité et de procéder à un choix totalement subjectif, non rationnel,  un choix affectif, émotionnel, intuitif, résolument « cerveau droit » : les idées « insight » , les idées « Eureka », les idées "géniales".

On arrive ainsi à focaliser sur des idées dans lesquelles le groupe a mis de l'énergie -
Et c'est autour de ces idées  que les binômes ou trinômes volontaires  vont aller revisiter l'ensemble de la production du groupe, pour aller rechercher les idées produites qui peuvent venir enrichir l'idée « coup de coeur » , lui apporter des compléments, des regards différents, des potentiels de développement, … et ainsi transformer l'idée de départ en un véritable concept enrichi.
Et du coup, ce reclassement s'effectue de façon très rapide, de façon « fun », dans une dynamique « oui...et » , très enthousiasmante.

Alors, le groupe, amoureux de son idée, est prêt à dépenser de l'énergie pour les étapes suivantes telles que PPCO( plus, potentiels, craintes, options) et la formalisation de la fiche concept : dès lors, les critères d'aide à la décision concernant l'efficacité, l'originalité ( ou du moins le plus concurrentiel), la faisabilité et la cohérence avec le promoteur de l'idée sortent d'eux-mêmes. L'intuition est ainsi confortée par des arguments plus rationnels et se transforme au fur et à mesure en une clairvoyance, une évidence solide.

Qui plus est, les idées sont prêtes à être défendues et portées par les participants, prêts à défendre becs et ongles la poursuite de leurs projets, à remuer ciel et terre, à trouver alliés, compétences, ressources  pour faire éclore, grandir et faire vivre l'idée , ... véritables fers de lance de la dynamique projets qui suit la dynamique créative.


Un manque de rigueur?

MAIS, j'entends déjà les remarques dénonçant le peu de rigueur de cette approche basée sur l'intuition.
Allons donc voir de plus prêt ceux qui ont étudié le rôle de l'intuition dans les processus de décisions.
L’intuition est le mode de fonctionnement le plus ancien et le plus naturel de l’esprit humain. L ’intuition nous donne une « image » beaucoup plus complète d’une situation que ne peut le faire l’analyse rationnelle. Elle se base sur une quantité de données accumulées consciemment ou inconsciemment par l’ensemble de nos sens et procède par éclairs intuitifs, sollicités ou non, et s’avère particulièrement utile dans les processus décisionnels, particulièrement dans des situations complexes.

« C'est avec la logique que nous prouvons et avec l'intuition que nous trouvons. », nous dit Henri Poincaré. D'ailleurs, la plupart des scientifiques vous le diront : « sans éclairs intuitifs, point de découvertes ». Archimède, Léonard de Vinci, Isaac Newton, Albert Einstein et même Descartes ont fait l’éloge du processus intuitif.
Carl Gustav Jung, dejà en 1920, pensait que les managers intuitifs ont une capacité décisionnelle que le reste des personnes n'a pas, et cela consiste en une sorte de vision de ce qui va se passer.
Glaser note que l'intuition est vitale dans les décisions de Recherche et Développement .  Agor préconise le recours à l'intuition pour des décisions concernant l'émergence de nouvelles tendances ou de crises. Minzberg pense que l'intuition n'a jamais disparu dans la pratique quotidienne des cadres, elle s'est juste « dissimulée dans un obscur hémisphère du cerveau humain ». Papadakis suggère que les décisions de lancer un nouveau produit ou de se lancer dans une nouvelle activité ou encore les décisions marketing requièrent moins de rationalité que les décisions d'investissement financier ou de réorganisation interne .

Guy Aznar, dans son livre "Idées" a écrit sur l'indicatif hédonique:
Comment choisir la bonne piste parmi toutes ces ébauches d'idées qui parcourent la conscience ? Comment faire, au moment de l’invention, pour choisir dans la multiplicité des données qui traversent la conscience celles qui permettent d’atteindre un plus haut degré de cohérence ? …"le choix est toujours hédonique, affaire d’humeur plutôt que de logique », écrit William J.J. Gordon1… « Les inventeurs qui ont la chance improbable de découvrir de bonnes pistes savent être attentifs au sentiment intuitif de plaisir qui les avertit »…« il faut être aux aguets de ces sensations euphoriques…»… « l’orientation vers ce plaisir est un état psychologique susceptible d’être cultivé en tant qu’art d’atteindre le moment palpitant  du processus créateur »  « L’inventeur est en quête du plaisir annonciateur d’une solution élégante : il réagit à ce signal de solution comme à la sonnette de Pavlov et jouit d’un plaisir très vif".


Une intuition mature, infusée

Toutefois, afin de différencier processus intuitif et décision impulsive, encore faut-il que l'on ait  préalablement assimilé un maximum d’informations et déjà mûrement réfléchi de manière rationnelle à la problématique en question. Bref, que le processus de maturation nécessaire à la production d'une insight (char à Arthur Koestler) soit bien présent.
Ce qui est justement le cas en fin de parcours créatif :
les participants sont totalement imprégnés de la situation, ils ont longuement analysé le défi, les enjeux, identifié les sous-problèmes, se sont identifiés à la problématique, au porteur du projet, à ceux qui y résistent, ils se sont totalement assimilé les tenants et les aboutissants de la problématique , ont concassé, altéré, cherché des analogies, ont rêvé l'idéal, sont partis dans leur pensée magique, ont traduit déjà, dans les processus de croisement , les idées totalement magiques en idées plus directement réalistes, même si encore un peu folles. Le processus de maturation , de connexions inconscientes a ainsi été tellement accéléré que l'insight final est présent – et il est évident que dans toute la production du groupe, si foisonnante soit-elle, quelques idées ont directement « touché » les participants de leur fulgurante évidence de l' « Eureka ». Et c'est bien cela qu'il s'agit de saisir maintenant dans ce moment clef de la présélection. Moment où toute la qualité de la production créative peut se jouer , les idées les plus géniales pouvant être irrémédiablement vouées à être perdues !!!

On peut donc légitimement se fier à l'intuition de nos participants, bien plus même qu'à un processus rigoureux de sélection, avec critères, matrice pondérée, …. qui, de toutes façons, n'échappe pas non plus à la « subjectivité » ( on n'a qu'à voir les différences de notations entre participants lors de processus de sélection avec matrices )


Ainsi donc, le processus de convergence final reste-t-il fidèle à la posture créative globale, dans une ouverture à l'enrichissement, à la  combinaison, d'enrichissements, d'élaboration,  et aussi d'intuition, de plaisir et de passion.
La convergence hédonique en quelque sorte.

Et l'on aura ainsi suivi le précepte édicté par Mark Raison sur la convergence:
"Converger n'est pas éliminer,
c'est faire des choix constructifs"
et il n'y a qu'une lettre qui diffère entre "évaluer" et "évoluer"

Je dirais quant à moi,
"Converger , c'est construire sur ses intuitions
et les rationnaliser."


Isabelle Jacob


sources bibliographiques:
- Glaser : «  measuring intuition « - research technology Management – 1995
- Agor: « Using intuition to manage organzations in the future  » - Business Horizons – 1984
- Minzberg  - le Manager au quotidien – Edtions dorganisation - 1984
- Papadakis: «  strategic decision making processes: the rôle of management and context – Strategic management Journal - 1998
 - W.J.J. Gordon. "La synectique" - Editions Hommes et techniques. 1965.
- Guy Aznar - Idées - Editions d'organisation- 2005
Par Isabelle Jacob - Publié dans : Réflexions
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