Mercredi 5 mars 2008
3
05
/03
/2008
11:13
Nous entrons dans la semaine du 8 mars, Journée Internationale de lutte des femmes, commémorant la
première grève de travailleuses refusant leur surexploitation économique et surtout leur droit à disposer d'elles-mêmes, refusant devoir de cuissage et autres chantages machistes. Depuis, de
nombreuses voies de femmes se sont ouvertes pour réclamer des droits légitimes (droit de vote, criminalisation du viol, lois contre les publicités sexistes, protection contre les violences
conjugales, ...) , mais aussi pour revendiquer une place différente que les rôles traditionnellement révolus .
On a pu assister depuis à des réinterrogations de nos rôles et places respectifs de femme et d'homme, de mari et d'épouse, de père et de mère, de collaborateur ou collaboratrice, ...
Cette remise en cause de l'ordre établi, et des "institutions" les accompagnant, ces questionnements clefs sur l'identité - avec le fameux débat nature/culture (qu'est-ce qui nous prédéfinit
réellement de façon biologique - qu'est ce qui nous "conditionne" de façon davantage culturelle) - dérange bien entendu. Beaucoup d'hommes et de femmes sont perdus, se raccrochant au connu, au
confortable de rôles bien établis, dans une dynamique de repli identitaire.
Pourtant, ce chaos a généré une créativité immense, sur des registres fort différents :
- accès des femmes à une expression
plus pleine de leurs talents, de leurs droits à prendre une place dans des domaines jusque là interdits (politique, professionnel, religieux, ...),dans leur capacité de vivre leur vie en
autonomie
- accès des femmes à la création ( voir le festival international des films de femmes à Créteil qui fête aujourd'hui ses 30 ans),
- accès des hommes à une parole sensible, au droit d'exprimer leurs émotions, leurs sentiments,
- accès des pères à une nouvelle façon d'exercer leur paternité
- transformation des modalités d'éducation des enfants,
- relations de couples plus paritaires,
- modalités de vie familiale plus ouvertes et flexibles,
- modifications des rôles professionnels,
- sensibilité grandissante à la qualité de vie, à l'écologie, à la protection du vivant, ....
Aujourd'hui, si beaucoup de choses ont bougé, restent encore de profonds déséquilibres:
- beaucoup d'hommes sont encore enfermés dans leur identité meurtrière, causant encore près de 500 000 femmes victimes de violence conjugale, allant même
jusqu'au meurtre ( une femme tous les 3 jours en France), sans parler des viols
- l'arsenal juridique reste dans l'ensemble peu
appliqué : les écarts de salaires et de carrières restent encore extrêmement discriminants envers les femmes, et, à quelques exceptions
près, l'accès des femmes à des postes de pouvoir, qu'ils soient professionnels ou politiques sont encore bien minces; malgré des progrès certains, l'image de la femme reste bien dégradante dans
bien des publicités et des media, ...
- les femmes dans leur majorité souffrent de journées épuisantes, tentant de cumuler "à bout de
souffle" leurs rôles de femme, amante, mère, professionnelle, citoyenne, ...
- les hommes ont peu pris en charge l'entretien du foyer et beaucoup de pères sont très absents - on en connaît les conséquences sur le plan de l'éducation des enfants
- filles et garçons sont enfermés encore dans bien des "normes" culturelles
fort prégnantes, tant dans les ouvrages scolaires, que dans les films ou les jouets
- le couple subit une grande fragilisation, avec une augmentation des "couples à durée déterminée", signe sans doute que les tentatives de trouver un équilibre nouveau entre des rôles à réinventer
chacun, avec une difficulté à gérer la pulsation entre autonomie respective et construction commune.
Et dans le monde, des petites filles sont tuées par le simple fait d'être nées fille, des femmes sont brûlées, lapidées, cachées,
voilées , dans des statuts de dépendance totale, l'excision et l'infibulation restent des pratiques courantes, la traite des femmes bat son plein, accompagnée de celle d'enfants (2,5 millions de
victimes de la traite d'êtres humains!!!), .... Bref, il y a encore du pain sur la planche pour les hommes et les femmes en quête de justice et d'humanisme.
Au delà de ces difficultés inhérentes à ce changement culturel de grande envergure, il y a là la chance de réinventer sa vie: réinventer chacun, homme comme femme, son rapport à
la vie professionnelle, à la vie de famille, au couple, à son inscription comme citoyen de sa ville ou du monde; bref, à continuer, envers et contre tout, malgré les crises, malgré les doutes,
malgré les difficultés, à négocier des places respectives légitimes, et vivre cela comme une aventure nouvelle et créative de métissage interculturel.
De façon plus globale, les remises en question identitaires , les métissages, les dynamiques d'intégration, peuvent soit radicaliser et figer des identités (voir Amin Maalouf: les identités meurtrières), soit au
contraire devenir une opportunité de créativité existencielle hors du commun (voir le tiers
instruit de Michel Serres). En effet, l'obligation de s'échapper des modèles culturels prédéterminés nécessite de se créer par soi-même, par une sorte de combinatoire de multiples influences
identitaires. Chacun se forge ainsi sa nouvelle idendité, à la fois homme et femme, français et arabe, noir et blanc, catholique et musulman, ... avec une immense énergie de survie,
dans une sorte de résilience créative. Le vilain petit canard déploie alors ses ailes, pour aller plus loin, ailleurs, tel Jonathan
Livingstone le Goêland , voulant échapper à la triste routine de sa condition de goêland.
"Rêvons, rêvons, il en restera toujours quelque chose"
slogan du Mouvement des Femmes
Isabelle Jacob
Par Isabelle Jacob
-
Publié dans : Réflexions
1
-
Recommander
c'est vous la première qui avez souligné dansnotre enquête sur les femmes et l'espace combien il ne s'agissait pas d'opposer des aménagements faits par des hommes à des aménagements faits par des femmes, mais plutôt que puissent exister du féminin et du masculin ensemble, en chacun de nous. Ainsi votre essai sur la journée des femmes m'apparait formidable de lucidité et aussi d'optimisme, d'envie d'inventer un futur, tous ensemble et de rêver à une journée des hommes et des femmes. Une journée universelle d'attention à l'autre, emplie de respect et de petites choses. Car comme le dit si bien un poète libanais "c'est dans la rosée des petites choses que le coeur se rafraichit."
Cordialement
Françoise