Edgar Morin a développé la théorie selon laquelle le mythe de l'homo sapiens est un leurre. Il développe l'idée que , pour être pleinement être humain, équilibré, l'humain devrait faire vivre en
lui deux visages : l'homo sapiens et l'homo demens
« Le XXIe siècle devra abandonner la vision unilatérale définissant l’être humain par la rationalité (homo sapiens), la technique (homo faber), les activités utilitaires (homo economicus), les
nécessités obligatoires (homo prosaicus). L’être humain est complexe et porte en lui de façon bipolarisée les caractères antagonistes :
- sapiens et demens (rationnel et délirant)
- faber et ludens (travailleur et joueur)
- empiricus et imaginarius (empirique et imaginaire)
- economicus et consumans (économe et dilapidateur)
- prosaicus et poeticus (prosaïque et poétique) .....
L’homme de la rationalité est aussi celui de l’affectivité du mythe et du délire (demens).
Ainsi, l'être humain ne vit pas que de rationalité et de technique ; il se dépense, se donne, se voue dans les danses, transes, mythes, magies, rites ; il croit dans les vertus du sacrifice ; il a
vécu souvent pour préparer son autre vie au-delà de la mort. Partout, une activité technique, pratique, intellectuelle témoigne de l'intelligence empirico-rationnelle ; partout en même temps, les
fêtes, cérémonies, cultes avec leurs possessions, exaltations, gaspillages, " consumations " témoignent de l’homo ludens, poeticus, consumans, imaginarius, demens. Les activités de jeu, de fête, de
rite ne sont pas de simples détentes pour se remettre à la vie pratique ou au travail, les croyances aux dieux et aux idées ne peuvent être réduites à des illusions ou superstitions : elles ont des
racines qui plongent dans les profondeurs anthropologiques ; elles concernent l'être humain dans sa nature même. Il y a relation manifeste ou souterraine entre le psychisme, l'affectivité, la
magie, le mythe, la religion. Il y a à la fois unité et dualité entre homo faber, homo ludens, homo sapiens et homo demens. Et, chez l'être humain, le développement de la connaissance
rationnelle-empirique-technique n’a jamais annulé la connaissance symbolique, mythique, magique ou poétique. »
Ainsi, définissant l' « homo sapiens demens », dit-il: « C'est un être d'une affectivité intense et instable qui sourit, rit, pleure, un être anxieux et angoissé, un être
jouisseur, ivre, extatique, violent, aimant, un être envahi par l'imaginaire, un être qui sait la mort et ne peut y croire, un être qui secrète le mythe et la magie, un être possédé par les esprits
et les dieux, un être qui se nourrit d'illusions et de chimères, un être subjectif dont les rapports avec le monde objectif sont toujours incertains, un être soumis à l'erreur, à l'errance, un être
ubrique qui produit du désordre. Et comme nous appelons folie la conjonction de l'illusion, de la démesure, de l'instabilité, de l'incertitude entre réel et imaginaire, de la confusion entre
subjectif et objectif, de l'erreur, du désordre, nous sommes contraints de voir qu'homo sapiens est homo demens.(...) "
Cette période de carnaval est une période où les civilisations diverses ont laissé la place à l'homo demens.
Ces traditions « universelles », prennent leur source dans les fêtes dyonisiaques, revisitées par la suite en fêtes des bacchanales, saturnales, fête des fous, fête des
innocents, fête des libertés, ... Malgré des formes quelque peu différentes selon les contrées ou les temps, on retrouve pourtant des caractéristiques communes à toutes:
- levée d' un grand nombre d'interdits , moments de « licence » ( notamment sexuelle) et de grande liberté
- inversion des rôles traditionnels: inversion des genres, l'esclave devient maître, le maître devient esclave
- travestissements et masques ( Carnaval de Venise)
- danses, défilés, réjouissances,
- hommages aux bienfaits de la nature ( la fête des citrons de Menton)
- ripailles et ivresse en abondance
- désordres et dérisions ( élection du "Pape des fous")
- créations collectives réalisées par les communautés rivalisant de créativité ( voir les défiles des écoles de samba, les traditions des chars, ....)
Nombreux sont ceux qui pensent que ces fêtes ne sont qu'un défouloir permettant aux pouvoirs en place de pouvoir mieux faire accepter pendant le reste de l'année privations, dominations,
joug... En réalité, les pouvoirs tyranniques ont pour la plupart très mal vécu ces célébrations de la liberté et les ont pour la plupart interdites.
Depuis quelques années, on assiste à un véritable regain de popularité pour ces fêtes quelque temps considérées comme ringardes.
Et si cet élan n'était pas autre chose qu'une nécessité de laisser sa place à l'homo demens, ludens, imaginarius, consumans, poeticus quand tout autour de nous nous condamne à
n'être que l'homo sapiens, faber, empiricus, economicus, prosaicus.
On ne peut que souhaiter que nous nous autorisions à mettre un peu de « carrnaval » dans nos vies de tous les jours, dans nos familles, dans nos entreprises et ne pas attendre
que cela nous soit officiellement autorisé une fois l'an.
- mettre du ludique dans nos univers froids, aseptisés, sérieux
- faire appel à nos imaginaires de façon régulière pour rêver nos futurs, nos environnements, nos vies, « oser » vivre nos rêves
- nous « consumer » d'abondance de stimulis créatifs, d'occasions de rencontres, d'occasions de fêtes et de réjouissances, de passions et d'émotions
- oser le désordre, la désobéissance, la remise en question des rôles, normes, droits et devoirs, et prendre des risques pour sortir de l'ennui de la sécurité
- développer une poétique de la rencontre humaine
Bref, mettre tout simplement de la créativité dans nos vies, par une pulsation quotidienne entre notre homo sapiens et notre homo demens, pulsation à l'image du double entonnoir du fonctionnement
créatif – divergence – convergence.
« L'intensité de l'intelligence ne va jamais sans l'intensité des émotions ressenties et exprimées, et même la raison et la vérité s'originent dans la démesure des passions et des affects. Il
n'y a de sérénité de la raison que momentanée et précaire : les progrès de la complexité, de l'intelligence, de la communication entre individus, les progrès de la société se sont faits malgré,
avec ou à cause du désordre, de l'erreur, du fantasme. »
A vous de proposer quelques idées simples pour mettre du « Carnaval » dans nos vies professionnelles.... dans les commentaires
Derniers Commentaires